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Noir sur Blanc N°13, pp.27-28: "Le drame qui se trame sur une rame de tram", petit sketch rédigé par Patrick Deboyser, 1 L.G.
Le drame qui se trame sur une rame de tram
par Patrick Deboyser de 1 L G.
A Bruxelles on prend le tram une fois, parfois deux, jamais trois. Toujours, on en sort couvert de bleus, et il faut croire que les Bruxellois sont masochistes, car les trams sont toujours aussi bondés. Que ceux qui n'ont jamais entendu parler d'iniquités d'abus de la société de consommation et de violation des droits des citoyens montent dans un tram. Ils y apprendront pour des prix dérisoires : tout sur la TVA, le Marché Commun, les causes directes et indirectes de la revision de la Constitution ils sauront en outre que si Monsieur Toffebroll était ministre, « cela changerait » et que la guerre au Vietnam serait vite terminée, enfin, toujours pour le même prix ils apprendront que le cadet de Madame Kippekous a un rhume. Cependant nous avons épuré le récit qui suit de toute considération politique, économique ou sociale. Nous avons simplement voulu attirer l'attention sur les nombreux revers de la condition de receveur de tram.
Josse Rotegat, Pietje Kollekneen et Tûre Smellelop, tous trois pensionnés des chemins de fer, attendent patiemment que leur tour veuille bien venir de se présenter devant l'un de ces martyrs de la société, lequel martyr est occupé pour l'instant avec un dikenek voyageant en compagnie d'une petite fille, d'un chien non moins petit et d'un double menton.
Le receveur (au dikenek, premier de la file) - Monsieur ?
Le dickenek - Un ticket entier et deux demis.
Josse (dont les entrailles ont frémi à l'entente du mot béni) - Tof, il y a un bar ici, pour moi aussi un demi.
Le receveur (à Josse) - Chaque sa tour, Monsieur (au dikenek) Le premier demi-ticket, c'est pour la petite fille. Et l'autre?
Pietje - T'as maintenant pas encore compris que Monsieur a besoin d'une place et demi pour s'asseoir ?
Le dikenek (après avoir jeté à Pietje un regard qui aurait dégelé un iceberg) - C'est pour mon chien.
Le receveur (conscient de la gravité de la tâche qui lui incombe) - Monsieur, les animaux sont interdits ici.
Josse (à Pietje et à Tûre) - On va rester tout seul ici si tous les animaux doivent descendre !
Le receveur - Le règlement est formel a ce sujet.
Le dikenek (sur un ton nettement méprisant) - Le règlement !
Le receveur - Ouais le règlement ! Et c'est pas moi qui l'a fait, le règlement, (catégorique) Votre bête doit descendre.
Le dikenek - Ma bête, ma bête ! Elle n'est pas bête du tout, ma bête ! Même qu'elle m'apporte tous les soirs mes pantoufles.
Josse (admiratif) - Fermille, même ma femme ne fait pas ça, et pourtant, elle prend le tram, elle !
Le receveur (d'une logique qui aurait dérouté Platon) - Bête ou pas bête, c'est une bête, tout comme du poisson pourri reste du poisson
Le dikenek - Et vous en mangeriez vous du poisson pourri ? Non, et pourtant ça reste du poisson, comme vous dites !
Le receveur (qui commence à en avoir ras-le-bol de la balle du corpulent personnage) - Fourt ! Si tu le descends pas, ton slave zinneke, je le fous dehors avec un coup de pied quelque part.
Le dinekek (sortant un petit carnet où il note le numéro que le receveur affiche en lettres d'or sur son képi) - Aha, je vous retiens, mon ami !
Le receveur - Ouais, et bien moi je te retiens pas, pars seulement !
Le dikenek - J'ai le bras long.
Pietje (reluquant avec un regard sidéré l'appendice avant droit du dikenek) - Fermille, ça doit être pratique pour lever les Gueuzes !
Le tram s'arrête.
Le dikenek (qui opère une retraite héroïque, précédé de toute sa suite) - Vous aurez de mes nouvelles.
Le receveur (pas contrariant pour une drachme) - Mais oui, mais oui. (à Pietje, qui est le suivant dans la file). Monsieur ?
Pietje - Un demi, comme d'habitude.
Le receveur (avec un regard méfiant évoquant celui que jette aux poissons rouges un éléphant parachuté dans un aquarium) - Un demi ?
Pietje - Bè oui, un demi. Un demi-tarif, quoi !
Le receveur - Alléï, toi. Je me doutais que c'était pas de demi-lune qu'il s'agissait. Pourquoi un demi-tarif ?
Pietje - Ah, parce que je suis étudiant.
Le receveur - Tiens, tiens, tu es étudiant ! Et quel âge tu as ?
Pietje - Je vais sur mes soixantes (sur un ton confidentiel) Je veux devenir professeur, hein, et alors je fais d'abord cinq fois chaque année pour bien connaître le programme. Je fais rien à moitié, tu sé moi.
Le receveur - Ouais, et bien tu vas payer le plein tarif si tu fais rien à moitié. (Pietje prend son tiquet en grommelant un merci rappelant à s'y méprendre celui que le contribuable marmone à l'adresse du receveur des contributions qui vient de l'aider à remplir sa feuille d'impôt. Tûre se présente à son tour). Monsieur ?
Tûre - Demi-tarif, je suis ôssi étudiant.
Le receveur - Et tu veux ôssi devenir professeur ?
T'ûre - Est-ce que j'ai une tête de paresseux, moi ? J'ai tout juste quinze ans (légitimement fier) Je suis même un an à l'avance.
Le receveur (que le faciès et la chevelure argentée de Tûre rendent douteux) - Je peux voir ton carte d'identité.
Tûre (avec une sincérité qui eût trompé Dieu le père) - Oh, je l'ai justement pas avec, mon papa veux pas que je la prend à l'école.
Le receveur - Evidemment (se tournant vers Josse) Et toi, t'es ôssi étudiant sans doute ?
Josse - C'est cela même.
Le receveur (avec la tête de celui à qui on ne la fait pas) - Et tu es dans leur classe, sans doute ?
Josse - Mais comment tu sé ça ? Tu me connais ?
Le receveur - Et comment tu expliques ça, toi ?
Josse - Quoi de ?
Le receveur - Que t'as déjà un klachkop et une barbe mais que t'es toujours étudiant ?
Josse - Oh, tu sé, y faut parfois attendre longtemps le tram.
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