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Noir sur Blanc n°11, p.12-15: Rösrath en tournée Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
28-02-2006

Noir sur Blanc N°11, pp.12-15: "Rösrath en tournée", à propos de la réprésentation de "Alphabétiquement vôtre" à Marienbourg.

Rösrath en tournée

  • « Sur la vitre des surprises »
  • « Sur les lèvres attentives »...
  • Alors ! C'est à qui ?
  • Alors ! C'est à qui ?
  • Mais, j'sais pas moi !
  • Oh ! C'est à moi !
  • Mais non !
  • Mais si !
  • Silence !
  • Lumières, du bleu, du rouge. Stop
  • Ça va.
  • Oh ! Averell !

C'est ainsi que débute, par un beau dimanche de septembre, (le 20, si mes souvenirs sont exacts), la répétition du « Alphabétiquement Vôtre ». La troupe joyeuse est au complet, du moins presque. Chacun va de groupe en groupe, écoute par-ci, par là une savoureuse anecdote de vacances, en rit, va plus loin, se faufile entre les tentures, accroche un fil, un spot : la technique est aux anges. Bref, on se replonge dans l'ambiance poussiéreuse des coulisses, on en respire l'air étouffant.

Le metteur en scène est en nage, son front perle de sueur, sa cravate se relâche. Il se démène comme un beau diable. Après une assiette froide, rapidement avalée entre deux verres de bière, au Mess Transit à Marienbourg, le travail reprend de plus belle. Sérieusement cette fois. Le trac qui guette dans chaque encoignure, s'empare de nous. Les gestes se font gauches, nerveux. Les rires s'étouffent. Les cigarettes s'allument, et s'écrasent aussitôt. Seule détente : le maquillage, aux effets si surprenants. (Ravissant chez les filles, mais les garçons... Enfin ! C'est une question de goût.) La technique fournit un travail admirable, mis à part un rideau rétif, qui suite à quelques mouvements de l'écran, eut l'audace de se déchirer. L'heure avance. Les guitares s'accordent; l'éclairage s'organise; les acteurs jettent un coup d'oeil sur leurs rôles. Derrière le rideau rouge, un brouhaha s'élève.

Le public !

  • Les gens pour Alphabet, en place !
  • Ça y est !
  • On joue à cache-cache.

Ce dernier comique ne fait plus rire car déjà la sono enchaîne, le rideau s'ouvre...

  •  « Un doigt, doucement, pointa le bouton du point... »

La première partie démarre en force. C'est l'envol violent de « Cet Amour », puis un saut vers Brest à la recherche du « Cancre » absent. On rentre bredouille, c'est le « Couvre-feu ». Tiens ! La « Dame de Pique ». Bonjour, beau « Dimanche » n'est-ce pas ? Voulez une cigarette ?... Repos, au bord de « l'eau vive », celle-là, pas comme les « Fusillés »... Et puis après ? « II n'y a plus d'après ? » Mais si, les heures sont longues l'après-midi. Regardez-moi ce soleil, on se croirait en Espagne. Tiens, à propos d'Espagne, j'y étais ces vacances dernières. J'y ai connu un torero : Ignacio. Vous connaissez ? Non ! Ah ! Ces jeunes gens ! Pas de culture. Des enfants, de véritables « enfants qui s'aiment ». Leur coeur fou robinsonne à travers les « Romans »... Zut ! J'oublie. Je suis pas le seul d'ailleurs. Par exemple, celui qui était déchaussé. Bah ! C'est pas mon problème. Kilt-ire son plan. Mais, faut pas laisser tomber les bras comme ça ! Kaput, dit-il en s'écroulant. Et puis, il fait ce qu'il veut. On est libre après tout. C'est beau la liberté, sans accroc, sans tache, en rythme. C'est pur... C'est sensas ! , Sensas aussi l'entracte. Grâce à la prestation colorée et lumineuse de nos quelques musiciens. Appauvris artistiquement par deux mois de séparation, ils parviennent quand même à nous prouver leur talent incontesté. (Oh Modestie ! Où es-tu ?). Une bonne note pour eux et mer-si (dièse). La dernière note vient de fondre dans les applaudissements et déjà nos vaillants présentateurs reprennent la parole. Mais le trois-mâts, aussi fameux soit-il, se perd dans les ténèbres mystérieuses de la « Nuit de Mai ». (Heureusement que l'un d'entre nous avait emporté une bougie). Toutes voiles dehors, on repart. Cap sur San-Francisco. Terre ! Terre ! s'écrie la vigie. Je vois rien moi. Si là ! Un oiseau. Tiens oui, mais ma parole, on est plus en mer. On craque deux ou trois allumettes et miracle ! Sur les rives se découpe la silhouette de Paris at Night. Nous remontons la Seine. Hourra ! Hourra ! Sauvés ! Les coeurs débordent de joie, on chante, on boit et on chante encore plus fort. Pour terminer « Saouls les ponts de Paris ». Il y en a toujours qui exagèrent. Tenez, celle-là ne sait même plus où elle est. Toujours la même question : « Où je vais ? D'où je viens ? » « Alors... Raconte ! » (Que voulez-vous qu'on lui dise). Puis elle se fâche, vous fait une scène en pleine rue. « Dis-moi la vérité... Dis-moi la vérité'! » Ah ! pour ça, elle a fait « sensation ». Puis retourne à sa « Solitude ». La folie se propage, c'est un véritable chaos. On en voit qui bardent de partout, qui soupirent sur l'oreille, ils vous présentent leurs garnitures et puis s'en vont. On y comprend plus rien. On chahute, on danse, on rit... Bref, on s'amuse. Cela ne peut durer. Le tapage nocturne est sévèrement prohibé. Déjà on entend les pas lourds des représentants de l'ordre. Certains appellent à la résistance, mais les armes sont restées dans la paille. Aussi, « Partisans » du moindre risque, sagement, on se retire. La comédie est finie.

  • La joie causée par le succès est toute proche des larmes.
  • C'était la dernière fois que...

Mais on ne va pas se quitter comme cela ! Une paisible cantine non loin de là est secouée par notre visite. Que dis-je visite ! C'est un véritable envahissement, le comptoir est directement pris d'assaut. Le juke-box transpire, autant que les danseurs.

Les meilleures choses, hélas, ont une fin. 

  • Quand tout fut terminé, Il fallut bien se séparer,

Mais on n'oubliera jamais, Ce qu'on a fait ensemble.

Et pour notre plaisir à tous, je conseille aux membres du nouveau cabaret, d'enchaîner sur le refrain :

  • Debout les gars, réveillez-vous,
  • Il va falloir en mettre un coup. 

Johan Deweerd

 

... Certains tableaux d' « Alphabétiquement vôtre » ont tout spécialement retenu l'attention de tous. Par sa puissance émotive, « Les Fusillés » est un de ceux-là. Aussi, nous désirons rendre hommage ici, à l'auteur du texte, René-Guy Cadou, un poète moderne trop peu connu. Cadou est né dans la Loire atlantique en 1920. Il se tient loin des courants à la mode comme le surréalisme pour nous livrer une poésie simple, directe, émouvante. Sensible à la fragilité de la vie, il mourra à 31 ans et il sut que la mort le guettait Cadou en chantera les joies simples, l'amitié et l'amour. Le poète s'est déclaré « surromantique », signifiant par là son intention de « dématérialiser le monde, de nous attacher le lecteur par une puissance émotionnelle ».

Voici deux textes de ce poète trop tôt disparu.

Les fusillés  

  • Ils sont appuyés contre le ciel;
  • Ils sont une trentaine appuyés contre le ciel,
  • Avec toute la vie derrière eux.
  • Ils sont pleins d'étonnement pour leur épaula
  • Qui est un monument d'amour
  • Ils n'ont pas de recommandations à se faire
  • Parce qu'ils ne se quitteront plus jamais
  • L'un d'eux pense
  • A son petit village où il allait à l'école,
  • Un autre est assis à sa table
  • Et ses amis tiennent ses mains
  • Ils ne sont déjà plus du pays dont ils rêvent
  • Ils sont bien au-dessus de ces gens
  • Qui les regardent mourirIl y a entre eux la différepce du martyr
  • Parce que le vent est passé là où ils chantent
  • Et leur seul regret
  • Est que ceux qui vont les tuer
  • N'entendent pas le bruiténorme des paroles.
  • Ils sont exacts au rendez-vous
  • Ils sont même en avance sur les autres
  • Pourtant ils disent qu'ils ne sont pas des apôtres
  • Et que tout est simple
  • Et que la Mort surtout est une chose simple.

Celui qui entre par hasard

  • Celui qui entre par hasard dans la demeure d'un poète
  • Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui
  • Que chaque noeud du bois renferme davantage
  • De cris d'oiseaux que tout le coeur de la forêt
  • II suffit qu'une lampe pose son cou de femme
  • A la tombée du soir contre un angle verni
  • Pour délivrer soudain mille peuples d'abeilles
  • Et l'odeur de pain frais des cerisiers fleuris
  • Car tel est le bonheur de cette solitude
  • Qu'une caresse toute plate de la main
  • Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes
  • La légèreté d'un arbre dans le matin.
  • (Hélène ou le Règne végétal)
 
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