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Souvenirs de Michel Paillet Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
01-12-2007

Michel Paillet nous livre le témoignage personnel de son passage à Rösrath.


 

MON INTERSECTION AVEC LES FBA (1963 – 1968)

Enfance

En guise d’introduction, je vais me présenter, ce qui expliquera aussi le « quand » et le « pourquoi ».
Je m’appelle Michel Paillet et suis né le 17 avril 1952 à Paris. Le sort, pas très bienveillant avec moi, fit que ma mère mourut d’un cancer en Allemagne (son pays d’origine) au mois de mai 1963, au sein de sa famille.
Je passai mes vacances scolaires dans cette même famille alors que mon père mourut à Paris au mois de juillet de cette même année 1963 et me voilà dans de beaux draps: sans famille proche en France, orphelin à 11 ans, je me retrouvai en Allemagne sans toutefois parler l’allemand. Et je faillais que j’aille à l’école !
Tout à coup, me voilà le jouet des autorités : consulat, ambassade, tribunaux, « Jugendamt », « Vormundschaftsgericht », « Amtsgericht » et même le Ministère de la Défense qui me signale que je suis « pupille de la Nation », parce que mon père était Chevalier de la Légion d’Honneur.
Ce jeu diplomatique, juridique et pédagogique ne cessa qu’en 1976.
Quelle bénédiction que l’unité européenne. Si par contre j’étais tombé de la Lune...

Primaires à Vogelsang

Coup de chance (eh oui, cela m’arrive aussi), mon oncle qui fut appelé à être mon tuteur, travaillait en tant que MOC (« main d’œuvre civile ») à Vogelsang. Cette relation ouvrit de nouvelles perspectives, non sans de nouvelles péripéties bureaucratiques, cette fois avec les autorités belges.
Ici commença mon ensemble d’intersection avec la Belgique (ce qui me rappelle l’essai d’introduction des Maths modernes (Papy) à Rösrath en 1964 ou 1965).
Enfin, j’obtins une autorisation spéciale et je fus inscrit à l’école primaire de Vogelsang.
Prochain problème européen : mon intégration dans le système scolaire belge.
En France, j’allais passer en 4ème (de ce temps-là, à Paris, on commençait à six ans en 11ème et après c’était dégressif, 10, 9, 8 et j’ai sauté une année).
Enfin, l’instituteur (M. Hussin) décida de me mettre en 5ème primaire, puis au milieu de l’année, je passai en 6ème que je finis avec 88% sans avoir jamais fait de devoirs.
Ah, ils sont marrants les belges (je me rappelle encore très bien du premier jour : après deux mois dans un entourage exclusivement germanophone, je me retrouvais au milieu de cette ruche qui papote inlassablement en « français » - je mets français entre guillemets parce que pour moi parigot, je comprenais les mots, mais l’intonation, l’accent, la tournure des phrases, des mots (wallons) inconnus pas par-ci, par-là, faisaient que je ne pouvais m’empêcher de rire continuellement.
Enfin, adieu la Marseillaise, j’appris la Brabançonne. Je fus initié à la géographie belge et ses provinces (heureusement, il n’y en avait que 9, ce me changea des 90 départements français avec chef-lieu, première et deuxième sous-préfecture que je dus apprendre par cœur).
Autres nouveautés pour moi, l’histoire belge qui me semblait surtout être celle des autres (périodes espagnole, française, hollandaise) et le néerlandais, tout du moins des notions (j’aurais préféré l’allemand, mais ce sera pour plus tard), qui me furent utiles après pour draguer les hollandaises qui venaient camper dans la région.
Ce qui ne veut pas dire que je critique l’enseignement en Belgique, au contraire, si je le compare à l’enseignement allemand (ce que je peux faire parce que mon fils y est passé ainsi que beaucoup des mes amis), celui qui a fait ses humanités à une grande avance par rapport à celui qui a son « Abitur ».
Le chapitre Vogelsang devrait finir ici, avec mon diplôme d’école primaire. Mais je suis incapable de terminer sans un grand éloge pour cette année de ma vie qui fut, avec le recul, l’une des plus belles.
À 11-12 ans, un camp de manœuvres comme plaine de jeux et chouchouté par tout le monde (par commisération ?) : entrée libre au cinéma, dans tous les bars (troupes, sous-officiers., officiers), des ballades en jeep, en char, en camion, et surtout les heures passées au chenil (à Vogelsang étaient dressés les chiens de garde pour tous les FBA). J’avais même le droit de prendre des chiens pour aller les promener, à condition de leur mettre une muselière.
Ramper sous le tir des chars au-dessus du lac (canons et .50), ramasser les grenades au phosphore qui n’avaient pas détonnées. Beaucoup de choses interdites et dangereuses, ce qui les rendait intéressantes. Quelle excitation quand les drapeaux rouges étaient hissés, se cacher dans « le village fantôme » Wollseifen, alors que les troupes se déployaient pour l’assaut.

Secondaires à Rösrath

Après les primaires, je dus choisir tout seul (dans ma famille allemande, ils n’étaient pas au courant) que faire pour mes secondaires, bien que moi non plus je ne connaissais pas les différences, alors latines, modernes ou techniques ? Comme les inscriptions pressaient et qu’au fond, je m’en foutais, j’optai pour les techniques, y voyant une relation avec le bricolage que j’aimais bien.
Eh hop, en route vers Rösrath !
Matricule 612, cousu dans tous les vêlements (les allemands prennent le règlement au sérieux).
Pour essayer d’expliquer les problèmes spécifiques que nous avions à l’époque, j’essayerai de brosser une esquisse du contexte de ce temps-là et qui nous a plus ou moins directement influencés.
C’était la fin de l’ère des « blousons noirs » et le début de la musique anglaise avec les cheveux longs. Les jupes devenaient de plus en plus courtes. La révolution estudiantine était en route et avec elle, la remise en question de toute autorité pédagogique.
À prendre en considération aussi : l’âge des élèves, tous en plein désarroi pubertaire.
Nous n’étions plus obligés de porter un uniforme et il n’y avait plus d’appel au drapeau, mais vu la discipline demandée, l’influence de l’armée était indéniable. Le complexe entier était protégé (c’est un peu comme le mur de Berlin, suivant le point de vue, il y a plusieurs interprétations) par grillages couronnés de fils barbelés. Sans oublier les panneaux A.B.L. : « Terrain militaire », « Accès interdit », comme les dépôts de munitions.

Organisation à Rösrath

Les élèves des garnisons plus éloignées, ne rentraient qu’un week-end sur deux : le Grand week-end. Dans la semaine qui précédait le Grand W-E., les cours du samedi matin étaient reportés au mercredi après-midi, ce qui nous offrit un congé du vendredi après-midi au dimanche soir.
Une punition courante pour les internes était la suppression du Petit W-E. Ce qui ne voulait pas seulement dire interdiction de rentrer chez soi mais aussi l’interdiction de participer à toute activité récréative telle que promenade, excursion, sport, cinéma, etc. Même la lecture en tant que distraction était interdite pendant les heures d’étude car il y avait une punition écrite à faire, par exemple copier 20 fois 3 verbes (style : acquérir) à tous les temps (20) ; ou recopier 10 fois le règlement qui comptait 5 pages.
Une version sadique prévoyait d’utiliser une couleur différente pour chaque lettre : ça c’était chiant, même avec un stylo à 4 couleurs ! « Et si il y avait des fautes, il fallait tout recommencer le week-end suivant !

Accueil des bleus

Quand on arrivait à Rösrath, on était « bleu » pour un an et demi, ce qui signifiait que n’importe quel ancien pouvait nous obliger à faire n’importe quoi. Et il valait mieux obéir, sinon cela risquait de devenir méchant.
En plus, pendant cette période, on pouvait subir un « baptême » n’importe quand, selon l’envie de distraction des anciens. Je reviendrai sur les baptêmes plus tard.
Ces 18 mois sont d’ailleurs nécessaires à un nouveau pour apprendre et comprendre ces relations de force, ces hiérarchies, ces comportements à respecter pour éviter les collisions.

Topographie

En gros, il y avait deux blocs bien distincts : le bloc pédagogique avec le directeur (M. Bottriaux), le proviseur (M. Talpaert), l’administrateur (Victor Loffet), le corps enseignant et les surveillant(e)s externes et internes (les « pions » ou « pionnes »).
De l’autre côté, il y a les élèves externes et internes, garçons et filles, francophones et néerlandophones.
Entre les deux, il y a les « MOC » : le cuisinier et ses aides (serveuses, plongeuses, aides-cuisine), les infirmières et le jardinier. En tout et pour tout, cela pouvait bien faire autour de 1.000 personnes.
Jupp
Une anecdote que je n’ai pas retrouvée dans les souvenirs d’autres élèves, c’est le fait qu’on surnommait toutes les employées MOC les « Jupp ». Cela venait peut être d’un ancien cuisinier qui s’appelait Joseph.

Confiture à l’orange

Pour l’anecdote de la confiture à l’orange, mes souvenirs sont un peu moins pacifiques que ce que j’ai lu (peut-être parce que l’auteur était une fille ?) jusqu’ici.
Ce qui aura sûrement influencé la « pitié » de l’administrateur Loffet de remplacer ladite confiture (voir l’article consacré à cet épisode publié dans la revue scolaire « Noir sur Blanc » numéro 5 ), c’est que les anciens avaient entamés une grève de la faim ! Le mot d’ordre était : s’il y a de la confiture à l’orange – service !
Cela se passa comme suit.
Nous étions rangés en file de deux devant le réfectoire, coup de sifflet. La porte s’ouvrait et nous pouvions entrer. Chacun allait à sa place et restait debout derrière la chaise. Nouveau coup de sifflet. Nous pouvions nous asseoir et manger, mais au mot d’ordre « service », les chefs de table faisaient le service et tout le monde se levait. Encore un coup de sifflet : assis ! Rien ne se passe, mais comme l’action était unanime, les pions finissaient par nous laisser sortir avant le chambard. Après quatre ou cinq épisodes de identiques, la confiture à l’orage fut remplacée par de la confiture aux mirabelles.
Et je vous jure qu’il n’y en a pas eu un qui aurait osé se faire une tartine à la confiture à l’orange car il aurait passé une mauvaise journée !

Mémoire édulcorée

J’en profite pour signaler que je trouve la plupart des récits sur le site plutôt positifs. Peut-être est-ce la mémoire qui atténue les choses ?
Mais Rösrath, n’était pas une cure, surtout pas pour les internes « bleus ». Il n’y avait pas que des hématomes après un baptême, les larmes coulaient et dans les bagarres parfois le sang.

L’école était dure, mais question socialisation (« un pour tous, tous pour un »), esprit de corps, amitié, cette éducation nous a forgés. Des traits de caractère non-solidaires tels que « lèche-cul », « mouchard », « traître » étaient vite étouffés, sauf bien-sûr pour les cas patologiques.

Réfectoire et petits mots

Encore quelques mots sur le réfectoire : la salle était immense et comptait deux entrées opposées. Ceci permettait aux filles et aux garçons de regagner leurs places respectives sans se croiser (mélanges interdit, évidemment).
Entre filles et garçons, il y avait une zone d’environ cinq tables de chaque côté du couloir qui devait rester libre pour éviter tout contact. Il n’y avait qu’une exception : le vestiaire commun qui se trouvait du côté des filles. Donc, le garçon qui souhaitait entrer en contact avec une fille devait commencer par se munir d’une veste ou au moins d’une écharpe pour se rendre au réfectoire. Il devait l’accrocher au vestiaire, ce qui lui permettait de passer devant les tables des filles pour échanger un sourire ou un clin d’œil. Il pouvait même glisser un mot doux dans la veste de la concernée, s’i la trouvait.
Retour au réfectoire pour quelques explications : à chaque table, il y avait dix élèves, cinq de chaque côté et un des deux près du couloir était « chef de table ». Celui-ci était responsable de la table et devait veiller au service, c’est-à-dire à empiler la vaisselle en bout de table après le repas, de façon à ce que la « jupp » puisse débarrasser plus facilement.
Pour ce qui était de la qualité de la bouffe, c’est une question de goût, mais je crois que c’était pas mal pour les masses qu’il y avait à préparer. De toute façon, en internat, tu bouffais ou tu crevais.
La première année, le « portier » à la réception à la grille d’entrée, tenait aussi un petit magasin style kiosque. Ceci disparu en même temps les flamands. Il y en a un qui profita de la fermeture du kiosque : M. Doucet qui vendait des bâtons de chocolat Jacques à 5 FB pièce (alors qu’ils coûtaient 3,50 à la CMC). Pour cela, il avait un sac spécial à côté de son cartable avec tous les parfums disponibles. C’était probablement interdit, mais comme il avait aussi des pions parmi ses clients...
Mon plat préféré, et celui de beaucoup d’autres aussi, était la blanquette de « veau ». Entre guillemets parce pour la viande, c’était plutôt la maman du veau ! Mais la sauce était bonne et accommodait bien le riz. Il s’agissait alors pour les chefs de table de répartir le contenu des plats sur les assiettes, puis de foncer, avec le plat vide à la cuisine pour assurer une deuxième portion.
Un autre plat fameux était le « canard à l'orange», mais ce n’était vraiment que pour les grandes occasions. Je ne me rappelle que de deux fois en 3 ans et demi.

Messe et petits mots

Un autre moyen d’établir un contact était d’aller à la messe avant le petit déjeuner. Bien entendu, la chapelle était partagée en deux, gauche et droite, garçons et filles. Mais il y avait quand même moyen de se voir de près, ou de passer un mot doux.
Baptêmes et anges gardiens
Une grande chance fût pour moi que les trois frères Pierard (Jean-Marc, Pierrot et Benoît) étaient déjà anciens à l’internat. C’étaient des « durs » et ils venaient aussi de Vogelsang ; ils connaissaient mes antécédents et ainsi, j’étais sous leur protection. Ce qui m’évitait toute procédure de baptême.
Je reviens donc sur ces fameux baptêmes. Quelques exemples : la tête dans le pot utilisé avec actionnement de la chasse d’eau – pas très appétissant ou à poil dans la Sülz avec les vêtements dans les orties qui mesuraient un mètre, ou encore les « interrogatoires » quotidiens, quand les anciens s’ennuyaient : « as-tu une sœur ? », « quel âge a-t-elle ? », le tout ponctué par un alphabet de coups de poing sur l’épaule.

Conclusion

J’arrête ici parce que je me perds dans les souvenirs et j’ai peur de trop expliquer, d’ajouter trop de détails, de devenir trop long. J’y reviendrai peut-être un jour.
Pour pas trop finir en queue de poisson : au début de ma quatrième année d’internat, j’en avais marre de rester enfermé deux semaines. Avec des copains, nous commencions à sortir la nuit grâce aux échelles de secours. On allait à pied et en stop au « Whisky-Bill » à Forsbach. Une dizaine de fois, cela a marché, puis on s’est fait attraper, renvoyer et rapatrier le lendemain.
Après ce fût Eupen, l’Institut Technique : un paradis en comparaison (chambre individuelle avec lavabo et balcon). Le droit de fumer, de sortir, des abonnements de théâtre, de cinéma, d’opéra...
 
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