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Rösrath, Janvier 1953 - Juin 1955 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Paul Hoeck nous fait partager ses souvenris des tous débuts de notre ancien athénée. Un texte très intéressant!

Remarques préliminaires

Le texte qui suit est un relevé des souvenirs qui me reviennent plus de cinquante années après avoir vécu les faits. Certains sont encore bien nets à un point qui m'étonne, d'autres par contre le sont beaucoup moins et enfin une masse de détails ne me reviennent plus. Jusqu'il y a peu, j'étais convaincu que cela ne pouvait pas intéresser grand monde. J'espère l'indulgence du lecteur pour me pardonner les inexactitudes qui se seraient glissées dans ce texte, les noms mal orthographiés, les lieux et dates incorrects.

Pour ceux que la rigueur de la chronologie de l'histoire préoccupe, je ne puis que les renvoyer à la page historique du site.

Les quelques photos illustrant mon propos se retrouvent sur la page ad-hoc du site sous la rubrique Albums photos personnels > Paul Hoeck.

Contexte

En octobre 1952, mon père est désigné pour une unité casernée à Werl. Nous venions d'Arlon où je faisais mes études à l'Institut des Frères Maristes. Il fût décidé que je les continuerais à l'ARR. Les aléas de la mutation et du déménagement ont fait que je suis arrivé à Rösrath début janvier 1953, pour y continuer la 3ème Scientifique. J'y suis resté jusqu'à la fin de la rhéto, en juin 1955. Pour la compréhension, il est peut-être utile de signaler qu'à l'époque, les années d'études étaient numérotées différemment. Le sixième de 1955 était la première de maintenant, et la première d'alors (rhéto), la sixième d'aujourd'hui.
Le vocable "rhéto" vient du fait qu'à l'époque on étudiait les grands orateurs durant cette année-là, de même la seconde était surnommée "poésie" pour les motifs qu'on devine.

Infrastructure

L'ARR n'est installé à Rösrath que depuis peu. En 1953, les bâtiments existants étaient: le château avec ses annexes, en face, la conciergerie et la maison de l'Econome ; plus loin, perpendiculairement à l'étang, quatre blocs sans étages de classes, entre ces blocs les deux cours de récréation (filles-garçons) et la salle de gymnastique. Derrière, parallèles à l'étang se trouvaient deux blocs de salles d'études (un pour les filles, un pour les garçons) et à côté de chaque salle d'étude un "pavillon" toilettes (surnommé "bistrot" chez les garçons). Le tout est coquet, dans un style qu'on qualifie de rhénan (à colombages). Voilà les limites dans lesquelles on vit. C'est tout.
Le bloc B, la salle de cinéma, et les autres bâtiments qu'on appellera je crois "Blocs De Coene" seront mis en service dans les mois et années suivantes.
De l'autre côté de l'étang, le long d'un chemin qui monte la colline, se trouvait la chapelle. Le chemin qui se prolonge jusqu'à la route était fermé par une grille.

Au rez-de-chaussée du château se trouvaient les bureaux et, si mes souvenirs sont exacts, le mess des professeurs. Les chambres des garçons étaient situées au premier et deuxième étages. Dans l'aile droite on trouvait les douches, la cuisine et les réfectoires (garçons en bas, filles en haut) et dans l'aile gauche l'infirmerie sous la houlette de la redoutable Mlle Desmet, infirmière militaire comme on n'en fait plus.

Les filles logeaint au "Petit Château". Comme son nom l'indique, c'était un petit château situé à un bon kilomètre, en direction du village. Tous les jours que Dieu fait, qu'il pleuve ou qu'il vente, les filles faisaient le trajet deux fois; le matin après le lever et la toilette et le soir après le souper.

En janvier 1953, les garçons logeaient donc encore aux premier et deuxième étages du château. Le bâtiment n'avait pas été conçu pour cela. C'était un enchevêtrement des pièces de tailles diverses avec un nombre de lits adapté aux dimensions de celles-ci.

Je dormais dans une chambre à huit lits et le mien était juste à côté du lavoir ce qui me permettait de voir défiler tout le monde matin et soir. En septembre 1953 nous prîmes possession des dortoirs du premier étage du bloc B. C'étaient deux énormes salles en enfilade avec chacune son lavoir et sa chambre pour le surveillant. Plusieurs rangées alignant lits et armoires occupaient l'espace.
Dans chacun on devait y loger, selon mon souvenir, au moins à une centaine. Lors de la rentrée de septembre 1954 des alcôves furent disposées garantissant à chacun un minimum d'intimité.
L'ouverture du bloc B permit aussi de disposer au rez-de-chaussée d'une salle de jeux et d'une classe de dessin.

En 1953 nous avions tous les cours dans des classes situées dans les blocs "rhénans". Je ne sais plus quand exactement on est passé dans les nouveaux bâtiments. Ce qui est sûr, c'est qu'en rhéto on y était.

Personnel enseignant

L'ARR était dirigé par Monsieur Sak, Préfet qui était en même temps inspecteur des écoles primaires belges d'Allemagne. Le proviseur était Monsieur Van De Zande et l'économe Monsieur Monnier.

Les professeurs dont je me souviens étaient, Mr Poncelet (français) dont l'écriture était telle qu'il ne parvenait pas à se relire, Mr De Ridder (Maths), Mr Dehairs (histoire-géo), Mr Schmidt (anglais) un peu cabotin mais redoutablement efficace, Mme Schmidt (néerlandais) liégeoise viscérale, Mr Lacroix (grec-latin-morale), successivement les Aumôniers Nijs puis Allard (religion), Mr Wiels (dessin) et son successeur Mr Jung dont on disait que ses lunettes voyaient tout en projection orthogonale, Mr Melin (physique et chimie ) grand spécialiste en explosions diverses, enfin Mr Claes (gym).

Parmi les surveillants (on ne disait pas encore éducateurs) qui nous accompagnaient en dehors des cours, il y avait : Mr Leblon (avant qu'il ne devienne prof), Mr Fautré, Mr Helsen, Mr Van Meerbeeck, Mr Bernier, Mr Claes (avant qu'il ne devienne prof) pour ne parler que de ceux qui m'ont laissé soit un bon, soit un moins bon souvenir!

Toutes ces personnes étaient bien belges et, pour un tas de motifs qui ne sont pas mon sujet, assimilées au rang d'officiers subalternes et portaient l'uniforme kaki (les dames également).
Le préfet était assimilé au rang d'officier supérieur.
Tous les autres employés, cuisiniers, personnel de salle, personnel d'entretien chauffagistes, chauffeurs étaient des MOC (main d'½uvre civile) allemands.

L'uniforme

Le personnel enseignant travaillait en uniforme kaki similaire à celui des officiers de l'époque (service-dress, battle-dress, képi, baudrier), mais les élèves aussi portaient un uniforme, kaki pour les garçons, bleu pour les filles (il avait été kaki pour celles-ci jusque peu auparavant). Pour l'hiver un manteau de la même couleur était prévu.
Les petits avaient même une culotte courte! Cet uniforme n'était porté qu'à l'intérieur de l'établissement. Les retours à domicile ou les sorties avaient lieu "en civil". C'est ainsi que pour les cours du samedi matin des semaines à week-end nous allions au cours "en civil".
On a beaucoup épilogué sur le pourquoi de cet uniforme, arguant d'un souci d'égalité sociale. Je crois qu'il a été supprimé assez vite après notre départ (sans qu'il y ait liaison de cause à effet).

L'enseignement

Il faut se rappeler qu'en 1953, la scolarité n'était obligatoire que jusqu'à l'âge de 14 ans. La communautarisation que l'on vit aujourd'hui n'était pas encore en route et pour pas mal d'années encore "l'instruction publique" sera un département ministériel national unique qui s'occupait aussi bien des francophones que des néerlandophones

Si les classes étaient évidemment unilingues, tout l'ARR était bilingue et en-dehors des cours, les élèves étaient mélangés (dortoir, salle d'étude, réfectoire, récréation). Il en était de même pour les filles mais bien séparées des garçons!

Certains professeurs donnaient indifféremment cours dans les deux régimes linguistiques et les surveillants surveillaient tout le monde suivant leur rôle de service. Tous les surveillants ne maitrisaient pas l'autre langue nationale avec le même bonheur ce qui donnait parfois lieu à de franches rigolades mais globalement cela se passait bien. Le virus linguistique n'avait pas encore été découvert!

Au moment de mon arrivée à Rösrath, il avait été décidé d'étendre la gamme des études offertes aux humanités complètes. On avait commencé, en septembre 1952, avec les troisièmes. On ajoutera un échelon chaque année avec les élèves montants: en septembre 1953, les deuxièmes, en 1954, les premières (rhéto).

En 1953, l'ARR comptait entre 300 et 350 élèves, filles et garçons, néerlandophones et francophones répartis dans les subdivisions suivantes: humanités (modernes, scientifiques, économiques, gréco-latines, latin-math), industrielles et familiales.

A mon arrivée nous devions être une petite quinzaine en troisième. Nous en perdrons quelques-uns en cours de route (échec, renvoi, départ) et en gagnerons un la dernière année. La première rhéto comprendra huit élèves, cinq filles et trois garçons repartis en: un en Scientifique, deux en Latin-Math, une en Economique et quatre en Gréco-latine.
Bien que globalement il me semble qu'il y avait plus de garçons que de filles à l'ARR (une salle d'étude filles pour deux salles d'étude garçons) la composition de la rhéto indique déjà que les filles travaillent mieux que les garçons!!

Etre seul, à trois ou à huit dans une classe est évidemment une expérience unique. Les relations avec les professeurs sont différentes que lorsqu'il y a trente élèves. Cela devient presque des cours particuliers. D'autre part cela force à travailler. On vole à la planche à tous les cours, pas moyen de se fondre dans la masse!

Comme signalé plus haut, j'arrive en pleine année scolaire. Je ne me souviens pas de difficultés d'intégration particulières.
Toutes les écoles du Royaume avaient le même programme et pratiquement les mêmes livres scolaires (cela existait encore). La seule difficulté était le cours d'anglais que je n'avais jamais suivi. A Arlon la troisième langue était l'allemand (fort utile quand on débarque à Werl). Mais avec le spirit de Mr Schmidt, le retard fut vite comblé.

Week-end et vacances

Quand on voit le rythme scolaire actuel, il peut être difficile de croire qu'il ait pu être différent. Etre élève est une occupation à temps plein! Cours de 8h00 à 12h00 et de 13h30 à 16h00. Etude de 16h30 à 18h00 et de 19h00 à 21h00.
Pas de journées pédagogiques, de fancy-fairs, de journées de délibés, de grèves.
Notre voyage de fin de rhéto se déroula début juillet! En Belgique, on avait cours le samedi toute la journée. Seule exception, à l'ARR où les cours s'arrêtent le samedi midi.

Il y avait deux sortes d'élèves à Rösrath: ceux qui habitaient loin et ceux qui habitaient tout près.
Un week-end sur deux, tout le monde retournait chez soi. Une flottille de bus venaient des garnisons rechercher les élèves. Départ après le dîner du samedi, retour le dimanche vers 19h00.

En pratique, pour moi qui habitait à Werl, l'arrivée en garnison se faisait entre 17h00 et 18h00. Retour le dimanche à 14h30. Bref, juste le temps de faire la lessive, de dormir un bon coup et de dîner.
Il y avait de plus mal loti encore. Je me souviens d'avoir été un week-end chez un copain à Arolsen. Nous étions arrivés à 19h00 le samedi et repartis à midi le dimanche!

L'autre week-end on restait à l'athénée, sauf ceux qui habitaient "tout près" et qui étaient ramenés chez eux du dimanche 9h00 jusque 19h00.

Les activités du samedi après midi étaient bien rodées: douche (faire passer 350 élèves prend la demi-journée), étude bien sûr et le soir, séance de cinéma 16mm dans la salle d'étude.
Tous se souviendront de "La Charrette Fantôme" qui provoquait des cauchemars aux plus jeunes et que l'on nous rejouait régulièrement. Cela a été mieux quand la salle de cinéma fut disponible et que l'ARR entra dans le circuit des films des FBA.

Le dimanche, messe obligatoire pour les élèves inscrits au cours de religion. L'après-midi, football ou promenade dans les bois et bien sûr quelques heures d'étude. C'est dire si on se languissait de retourner en classe.

Quand un jour férié tombait en semaine (p.ex. 1er mai, Ascension) le programme était similaire. Heureusement des activités qu'on appelle aujourd'hui parascolaires étaient organisées pour ceux que cela intéressait. Il y avait les scouts (Mr Leblon et l'Aumônier Allard), un club d'aéro-modélisme (ACAR), un atelier de photographie et certains se lançaient même dans le théâtre. Ces activités se déroulaient le week-end ou le jeudi après-midi (en ces temps archaïques, la coupure hebdomadaire était le jeudi après-midi).

Les professeurs qui s'en occupaient ne ménagent pas leur peine. En octobre 1954, mon père ayant fait mutation pour Weiden, je basculais dans le système "garnison proche".

La carte

La carte était l'arme de destruction massive de l'ARR. Chaque mois, chaque élève recevait une "carte" vierge. C'était un stencil (vous savez, la "photocopie" à encre de l'époque) format A4 comprenant 20 cases. Elle servait à sanctionner les infractions à la discipline.
Quand un élève mettait son pied de travers, le prof ou le surveillant paraphait une ou plusieurs cases. La cote "conduite" du mois était constituée par le nombre de cases vierges restantes. La vie en internat étant ce qu'elle était, c'est principalement en dehors des cours que les "infractions" étaient commises. La carte était donc l'arme de dissuasion des surveillants. Entendre hurler "Ta carte !" ou "Uw kaart !" au réfectoire, au dortoir, à l'étude ou ailleurs, ramènait illico le calme.

Il y a cependant deux infractions qui ne pardonnaient pas. Il était bien entendu interdit de fumer (pour les élèves). Il n'en fallait pas plus pour déclencher une envie irrésistible chez certains. La densité de surveillants au mètre carré était évidemment minime. On pouvait donc risquer d'en allumer une dans un coin retiré de la cour surtout quand il faisait noir ou rejoindre la fumerie permanente organisée dans le pavillon "toilettes", protégé par un réseau de vigiles, les "petits", réquisitionnés à cet effet.

Aller au "bistrot" signifiait indifféremment aller aux toilettes ou aller s'en griller une! Être pris déclenchait une procédure qui amènait parfois au renvoi temporaire. Si certains surveillants considèraient le phénomène avec philosophie, il en était d'autres qui en faisaient une croisade personnelle.

Par contre, ce qui était mortel, c'était les filles! On n'imagine difficilement aujourd'hui l'obsession qui animait le cadre de l'école. Or, les occasions de "relations" étaient nulles. Quelques secondes entre les cours, dans le bus pour autant que l'élue habitait dans la même garnison.
Il était surtout procédé à des échanges de "billets", souvent via une tierce personne, l'élue n'étant pas nécessairement dans la même classe. Etre pris à échanger des "billets" pouvait mener au renvoi définitif. J'en ai connu quelques-uns durant mon séjour, que je tairai pour la paix des ménages!

Beaucoup d'élèves avaient une s½ur "en face". Pouvoir lui parler était le fruit de toute une procédure qu'il fallait suivre pour la contacter dans le no-mans land entre les cours de récréation.
Pour rappel, le seul moyen de liaison à cette époque était la poste. Etablir une liaison téléphonique (réseau militaire) prenait un temps fou. De Rösrath à Werl il fallait "aligner" les centrales de Bensberg, Weiden, Neheim, Werl. D'ailleurs, presque personne n'avait le téléphone chez soi. On écrivait donc beaucoup. Mais le courrier ou le colis était souvent adressé aux deux. Celui qui l'avait reçu devait le faire passer à l'autre. Suivant le tempérament du surveillant (côté garçon) et/ou de la surveillante (côté fille) l'opération pouvait prendre l'allure d'un échange d'otages à Berlin pendant la guerre froide. Il ne s'agissait pas de faire passer n'importe quoi et surtout pas un "billet".

La première rhéto

Il n'y a pas de titre de gloire particulier à avoir fait partie de la première rhéto sortie de l'ARR. Je ne garde pas le sentiment d'avoir été un cobaye. C'était bien sûr pour l'établissement une expérience et un défi, mais pour nous cela ne revêtait pas le caractère d'un exploit.

Ce que l'expérience avait de particulier était qu'étonnement nous étions peu nombreux. Sur une photo retrouvée de la 4ème moderne en 1952 (qui était la 3ème quand je la rejoignis en janvier 1953) je ne reconnais que cinq élèves sur les quatorze.

A cela il faut ajouter les latines. Comme déjà évoqué plus haut, de la quinzaine que nous étions en 3ème nous ne sommes finalement sortis qu'à huit, toutes sections confondues.

On sentait bien que la direction était fort concernée par le défi et s'attachait à ne perdre aucun document susceptible d'être réclamé par une espèce d'ogre nommé commission d'agrégation des diplômes (ou quelque chose de ce genre) et qui semblait planer en permanence au-dessus de nos têtes.

Nous étions passablement sous pression, non pas parce que nous devions en faire trop, mais parce que nous étions peu nombreux. Quand on est pratiquement seul face à face avec le prof, on ne veut pas passer pour un idiot tous les jours. On ne risquait pas de voler à la planche, on s'y retrouvait tous les jours.

Il faut dire que tous se tracassaient pour nous amener à bon port et en faisaient même plus. A cette époque, dans un pays encore dévasté, avec une population pas spécialement amicale et pour cause, loin de nos propres racines et loin de nos familles, il n'était pas évident de nous ouvrir sur le monde.

Il n'était pas rare que la classe fut invitée chez l'un ou l'autre professeur un samedi après-midi ou samedi soir (la photo des rhétos fut prise dans le jardin de Mr et Mme Schmidt).
Mr Poncelet, prof de français, à cette époque récemment marié à une dame d'origine française, nous emmenait régulièrement à la Maison Française de Bonn pour un concert ou une pièce de théâtre.

Ce qui m'étonne encore aujourd'hui, c'est qu'en rhéto on nous ait autorisés à faire l'étude dans notre salle de cours, sans surveillance apparente, sans limite de temps, "à condition d'éteindre en partant et de se coucher sans bruit" (dans le noir !).

Dernière mise à jour : ( 20-10-2007 )
 
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