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Une allemande à l'école belge

Connaissez-vous ce sentiment: étranger/étrangère dans son propre pays?

Pour la plupart des lecteurs ceci ne devrait pas être inconnu. Vous êtes nés à l'étranger ou en Allemagne et là généralement dans un hôpital militaire. Vous portez un joli nom français? Peut-être un nom africain, iranien, polonais, libanais? Vous êtes fils ou fille de militaire, de belge en Allemagne, enfant d'un membre de corps diplomatique? Vous étiez de passage à l'ARR et ensuite vous avez suivi votre famille dans un autre pays du monde?

Vous êtes rentrés en Belgique, dans votre pays d'origine, dans le pays dont vous possédez la nationalité, pour continuer vos études, pour travailler, pour accompagner votre famille ou pour d'autres raisons? Vous vous croyiez exotiques grâce à tout cela? Et ben oui, il y a de quoi. Du moins pour les plus âgés. Les membres de famille des forces militaires et des corps diplomatiques en Allemagne: les premiers citoyens européens! Pourtant les débuts étaient plutôt pénibles.

Elke

Mon nom est Elke. Un nom à la mode en Allemagne dans les années cinquante. Je suis née un samedi, seize juin, après-midi ensoleillée de l'année 1956, dans un hôpital à Aix-la-Chapelle. Maman, la têtue de caractère, ne voulant pas se marier avec mon père et m'éleva seule ou pour dire la vérité complète, avec l'aide de toute sa famille, c'est-à-dire environ neuf personnes: grands-parents, oncles et tantes.

Nous habitions la dernière maison d'un village au bord du bois près de Aix. Le père ne me manquait pas. D'ailleurs je ne m'en rendais pas compte, cajolée que j'étais en tant que cadette au sein de cette grande famille. Je me sentais cadeau pour tous et tous étaient cadeaux pour moi.

Papa

Le monsieur que j'allais appeler « papa » plus tard atterrit un dimanche dans ma vie avec une voiture très chique, une Panhard bleu crème, très à mon goût. Il était très beau dans son uniforme. Depuis tout un temps, maman s'exerçait à parler le « frangssais ». Comme elle faisait toujours des histoires un peu spéciales, je n'en prenais pas vraiment note et cela ne m'intéressait pas. Ce jour-là, je compris. Ce monsieur ne parlait pas du tout comme nous.

A part « Gutenn Tak », il ne savait rien dire en allemand et ne nous comprenait pas. Et ça, c'était intéressant pour moi! Il était beau et gentil et j'avais envie de lui parler. Mais comment faire?
Mon grand-père m'avait déjà appris à lire, je sortis donc mes petits livres et les présentai à « mongsieu Arthour ».
Et petit à petit il apprit quelques mots d'allemand. Ma soif d'apprendre fit que je ne voulu plus parler autre chose que le français! Malheureusement « mongsieu Arthour » n'était pas là tous les jours, mais il m'offrit des livres pour enfants et des chars de guerre miniatures, mes premiers mots en français étaient « non », « oui », « ni », « si », « nomme-de-djieu », « madam' », « mongsieu ».

Je racontais à tout le monde qu'il était mon vrai papa, qu'il avait fait la guerre au Congo, ne sachant ni qui ou ce qu'était le « Congo », ni ce qu'était une guerre. Maintenant qu'il avait gagné, il était revenu pour s'occuper de nous. Il était militaire de carrière. Je ne savais pas ce que cela voulait dire « soldat ». Je ne connaissais pas des gens comme ça, moi. Je connaissais des hommes qui travaillaient dans les champs, bâtissaient des maisons, travaillaient dans un bureau.

Ils se marièrent en 1962. J'avais cinq ans et demi. Je l'appelais « papa » et il ne parlait toujours pas l'allemand. Maman ne parlait toujours pas le français.

Cologne-Ehrenfeld

Nous déménageâmes à Cologne-Ehrenfeld, tout prêt de l'hôpital militaire. C'était la ville. J'étais malheureuse. Il y avait partout des « Verbote » : défense de marcher sur les pelouses, etc.

Nous habitions un appartement au dernier étage d'un immeuble allemand.
La sonnette était si haute que je n'y arrivais pas. Je devais sonner au premier. Les locataires étaient méchants. Papa les appelait les « anciens nazis ».
Je ne savais pas ce que çà voulait dire, mais c'était mal.

La famille belge

Un jour, nous quittâmes Aix ou « Akenne », comme disait papa, pour rendre visite à la famille de papa en Belgique. Il souriait tout le temps. C'était un long voyage pour moi. Mais j'avais un papa à présent, avec une belle voiture.
Maman aussi était très belle et elle cadrait bien dans la voiture. Maman appelait papa « Arthour » et papa l'appelait « Gigi ». Ils parlaient. Moi je comprenais un peu ce qu'ils disaient dans leurs deux langues. Eux parlaient avec les mains et la bouche.

Papa avait des sœurs et un frère qui avaient des enfants aussi. C'étaient mes nouvelles cousines et cousins.
Tout le monde se retrouvait dans la maison de Bobonne. C'était là aussi qu'on habitait. Bobonne avait une chambre de libre. Le grand-père belge, Jules, était présent aussi, malade. Il me faisait rigoler avec des grimaces et sa grande moustache.

Il n'y avait pas de WC dans la maison. Il fallait aller dans la cour. La nuit il fallait faire usage des pots de chambre. Je n'aimais pas. Ça sentait drôle. L'odeur aigre de l'ammoniac. Bobonne les vidait au matin.

Comme ma grand-mère allemande, elle était la première debout. Elle allumait le feu. La cuisine s'appelait le « fourni » et il y avait une armoire réservée aux tartes que bobonne préparait toute la journée.
Je ne la comprenais pas, mais je l'aidais. Elle parlait wallon, encore une autre langue que j'appris tant bien que mal. Elle m'appelait « m'ptit' feille ». C'était gentil.
Je lui appris quelques mots d'allemand. Elle me chantait des chansons, par exemple « on a pas tous les jours vingt ans ».

Tout le monde fit un effort pour moi. Ils me posaient des questions que je ne comprenais pas.

Rentrée á l'école Albert Ier à Ossendorf, école belge francophone

Cadres aux murs de la salle d'entrée avec photos d'un jeune homme et d'une jeune femme. J'appris que c'était le Roi et la Reine de Belgique.
L'institutrice était Madame Longerich. Quand elle me parlait, je ne comprenais rien. Je pleurais tellement. J'avais peur de tout ça. Tous ces enfants et personne qui parlait ma langue sauf maman qui allait me quitter dans cinq minutes. Je criais « NON, NON, NON » en français.
Les enfants rigolaient, je mordais l'institutrice, je la frappais. Elle restait gentille et je me finis par me calmer. Les parents partirent et le cours commença.

Madame Longerich et les enfants m'appelèrent toujours « Elleque ». J'appris le français durant les récréations. Je réussis dans tous les cours. Je sautais à l'élastique, un jeu que les allemands ne connaissaient pas. Je chantais « à la claire fontaine », comme toute la classe. Pourtant au début je ne comprenais aucun mot de la chanson.

Peur des Allemands

Les enfants allemands dans la rue ne voulaient pas jouer avec moi. Je n'en comprenais pas la raison. Maman me disait que c'était parce que papa appartenait aux « Besatzungmächte », les forces d'occupation.
Nous habitions dans une rue allemande, pas dans une maison militaire.
Une nuit, la belle voiture de papa fut incendiée. Il n'en resta qu'un tas de métal noirci et une nouvelle peur chez moi. La peur des allemands.

Je commençais instinctivement à donner raison à mes petites copines belges, qui disaient que les allemands étaient méchants. Mais maman et moi, nous étions allemandes, comme « opa » (grand-père) et nos oncles tantes à Aix..
Nous étions donc les méchants. Les belges, les américains surtout, les français, les anglais, les canadiens, eux c'étaient les bons.

Le bus militaire et fin des primaires

Le bus venait nous chercher en face de l'hôpital militaire. Une partie des enfants m'appelaient « la boche ». Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Mais c'était mal. Les enfants me frappaient.
Les jumeaux Gijsdal, filles de médecin, décidèrent de m'aider. Elles étaient fortes et m'aimaient bien. Personne n'osait plus m'attaquer et j'avais de nouvelles amies.

Le bulletin de fin d'année était bon et je rentrai avec celles qui étaient devenues mes copines en deuxième primaire, chez Madame Dessembert.
Nous restâmes une classe de fille « à bonne tenue » jusqu'en sixième primaire.

ARR

Papa et maman décidèrent que je devais aller à l'internat de Athénée Royal de Rösrath.
Personne dans la garnison de Cologne n'allait à l'internat. Le bus militaire transportait les élèves tous les jours. Seuls les enfants des garnisons plus éloignées comme Siegen, Arnsberg, Arolsen, Lüdenscheid, ou Soest allaient à l'internat.
Ils ne voulaient plus de moi. C'était décidé. Pas de discussion, disait papa.

En cachette j'e tentai de m'inscrire dans une école allemande, dans un « Gymnasium ».
Je pu m'imposer au secrétariat jusqu'à ce qu'on me laissa entrer dans le bureau du directeur. Un peu mal à l'aise il me proposa de revenir avec mes parents. J'expliquai qu'ils étaient tous les deux très malades et que je devais m'inscrire seule. Il me donna un tas de papiers que je cachai bien dans ma chambre.

1968: vingtième anniversaire de l'ARR

Les écoles primaires participaient aux fêtes à Rösrath. Certains élèves avaient été choisis pour représenter leur école. Je faisais partie des élues avec d'autres élèves de sixième primaire de l'école Albert Ier, Cologne-Ossendorf.
Je participai à la grande prestation de gym de toutes les écoles des FBA.
Nous nous entrainâmes tous pour une chorographie d'exercices de gymnastique. En plus je faisais partie de l'équipe de relais. J'étais fière et nerveuse.
Il paraît que j'étais la seule enfant de nationalité allemande à participer. Le directeur de mon école, Monsieur Gaube (??), me fit appeler pour me parler de l'honneur que j'avais.

Quel événement ! Rösrath m'impressionnait. J'allais donc avoir l'honneur de poursuivre mes études dans cette Athénée.
Je découvris cet énorme terrain avec un château au milieu. Un lac pour nous! On me dit que le parc avec le lac était pour les filles, la plaine près de la Sülz était pour les garçons. Les blocs «de Coene» aux abords du parc étaient pour les « rhétos ».
J'avais hâte d'aller là-bas. Mais avant ça, il fallait faire un grand effort pour représenter l'école Albert Ier au mieux.
Aujourd'hui je ne sais plus si nous avons gagné la course de relais ou non. Mais je me souviens que je me sentais bien parmi des centaines d'élèves sur la plaine de jeu de Rösrath. Nous étions tous un mouvement au même instant.
La représentation, comme j'appris plus tard, avait  tellement de parallèles avec les présentations de masse du troisième Reich qu'aucun Gymnasium (lycée) allemand n'avait osé faire de même en ces temps-là. A l'époque, ne connaissais pas encore grand chose du passé allemand et belge.

L'uniforme scolaire

Avant de rentrer définitivement à l'ARR il fallait faire les courses avec maman. La direction de l'ARR avait décidé le port d'un uniforme scolaire. Nous nous rendîmes en ville pour faire les achats opportuns : jupe grise de la longueur d'une main sous les genoux, blaser bleu foncé, blouse blanche, souliers sobres.
Maman trouvait cela très chic. Surtout comme anti-propos à la génération ‘68 qui d'après l'avis de mes parents détournait le système traditionnel d'une façon vulgaire. J'aviais douze ans.

Inscription à l'internat et rentrée

Au secrétariat du château: « Mais votre fille est allemande ! »
Cette question que me fit peur. Trop d'expériences négatives pour une petite fille. Je voulais tellement être belge et m'appeler tout simplement « Martine Dupont » par exemple. Je ne voulais pas me faire remarquer. J'étais déjà si grande de taille. Toujours beaucoup plus grande que les filles belges. Et puis encore cette histoire avec mon nom que tous prononçaient « Elleque ». Enfin, la nationalité. Zut!
Je fus admise et nous nous retrouvâmes un jour de septembre devant l'entrée de l'internat. Au revoirs et pleurs. Je pleurais encore lorsqu'une surveillante nous montra nos « chambres ». Dortoir énorme avec des cabines en bois. Un lit, un armoire encastrée et une tenture pour un minimum d'intimité.

Les grandes « marraines » arrivèrent pour s'occuper de nous.
Une grande, nommée « Dudu », me demanda mon nom.
- « Comment? Elleque? Jamais entendu, mais c'est spécial. Ahh mais c'est comme l'actrice Elleque Sommer! T'es allemande alors? Aller, Elleque, ma petite grande boche, je vais te montrer comment on fait ici dans ces halles de la sainte Agathe ».
Agathe étant le surnom de l'une des surveillantes, appelées « pionnes » ici. En réalité, elle s'appelait Tamara je crois, ou Tatjana pour s'amuser! Eh hop, la voilà sautant sur mon lit, en criant de toutes forces.
- « C'est territoire allemand ici chez Elleque. Achtung ! Gefahr ! ».
J'étais bouche bée. Les filles du dortoir se rassemblaient devant ma cabine et Dudu fit les présentations:
- « Je vous présente ma petite grande allemande Elleque ! ».
Les filles, avec leur curiosité naturelle, s'approchaient de moi comme au zoo en me dévisageant avec de grands yeux qui semblaient découvrir un singe à cinq queues et quatre oreilles. L'une des grandes me touchait les cheveux en disant :
- « Mais non, elle n'est pas « arisch » (arienne), elle a plutôt l'air juive ! ».
Un cri. Serais-je juive ? Et alors? Quand bien même, qui trouverait quelque chose à redire ? Silence. Une autre fille arriva auprès de nous :
- « Qu'est ce qui ce passe ici ? ».
Dudu :
- « Ben c'est Elleque ». Elle montre dans ma direction.
- « Et alors quoi? Une nouvelle, un bébé ? ».
- « Elle est allemande ». La fille lui répondit :
- « Eh bien quoi? On est en Allemagne, c'est normal non ? Y a des allemands tout partout ici, tout plein ! ».

PS

À l'occasion je voudrais dire merci. Merci aux enfants et adultes tolérants du monde entier. Merci aux Belges. Vous m'avez appris l'art de vivre. Par vous j'ai fait la connaissance d'auteurs extraordinaires, d'une culture et d'une langue sans pareil. Vous avez enrichi ma vie ! Bien sûr il y eut des exceptions. Cela ne vaut pas la peine d'être exprimé à côté de ce petit grand peuple aussi chaleureux que généreux.

Elke Schell (Lorge)

Derničre mise ŕ jour : ( 28-03-2007 )
 
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